Lundi 19 mars 2012
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J'ai vu le diable dans mon berceau, sous forme d'une boule électrique qui jetait des flammes et des étincelles
crépitantes...
Un jour de baptême de feu. Un jour où je n'étais qu'une simple allumette. Un jour de frictions. Déjà mon coeur d'enfant brûlait!
Comme plus tard les samovars de thé, les wagons-lits à travers les steppes russes. Dans ces moignons d'ailes d'oiseaux marcheurs, homme foudroyé avec les gitans et les roulottes calcinées des
bords de route, j'ai brûlé tout ce qui pouvait vivre encore. Noël au tison, Pâques à New-York, voilà feu mes vagabondages. J'ai tant marché qu'il me reste aujourd'hui, à peine de quoi les
ressusciter. Commis et vendeur de pacotille, j'ai brûlé des cadavres de lune roussies. Des nuits brûle-gueule, atomiseurs de baleine, des cercueils à Novgorod, des Mercure de France dans
un hôtel à Pékin. J'ai grillé mes pas aux frottoirs des soufre-douleurs. Avec Charlie Chaplin brûlant les planches. Modigliani, Picasso, tous mes amis secourables, brûlés chez les usuriers ou
dans les fumées crématoires de la Butte. Les cendres du passé, escarbilles volantes, sont les fragments de ma mémoire. Un long poème. Une gare enneigée, un moujik sur son chariot. Et je suis là,
près de toi, vieux, pour les voir soudain renaître. Comme s'il fallait incendier de façon lumineuse! Consummer la vie...
Amputé du plaisir d'écrire, il me reste celui de courir les chemins. J'en mets ce soir, ma main au feu: quand tu aimes, il faut
partir. Il y a l'air, il y a le vent. Les montagnes, l'eau, le ciel et la terre. Les enfants, les animaux,. Les plantes et les charbons de terre. Aimer, c'est voyager au-delà du rêve.
Prendre un paquebot, disparaître, prendre son temps, revenir.
Je suis un bourlingueur. Ma vie te va comme un gant. Cette vie que j'ai mené d'un train d'enfer, je te la souffle! Et si pour te la
raconter, je dois m'épuiser en souvenirs, je te dirai comment tracasser le feu. Les fourgons de tête, mes bagages d'aventure, la fournaise des grands voyages. Avant que tout ne déraille, je te
dirai comment se quitter, les brandons de la discorde, les cendres du foyer, dispersées, les bois morts! Ce soir, je me relie à ton tender. Ce soir, je suis le pique-feu de tes envies, les
mouchettes qui me feront tenir la chandelle. Je te regarderai brûler le temps d'un mégot. Le temps d'une révolution. Laisse-moi me perdre dans tes yeux de braise et te conter la richesse de mes
misères.
J'ai vu - J'ai vu les trains silencieux, les trains noirs qui revenaient de l'Extrême-Orient et qui passaient en fantômes - Et
mon oeil, comme le fanal d'arrière, court encore derrière ces trains. J'en ai vu des manchots de l'âme, des boucanés de salons fuir les intempéries, les années, le soleil. Il n'est pire
marin que celui qui assassine la mer. Ses traversées intérieures. J'ai vu des nuits sans étoiles. Des toiles sans océans et des vagues qui sifflaient...
Ce soir, je suis le dernier poète...
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